22 mai 1848. La Révolution martiniquaise.

Dernière mise à jour : mai 26

Ou comment la Martinique obtint la mise en application immédiate de l'abolition de l'esclavage.


C’est une fable que de croire que les esclaves sont restés sagement enchaînés en attendant Godot. En réalité les esclaves ont combattu longuement pour leur liberté durant ces deux siècles d’esclavage.

D’une manière ou d’une autre et même quand ils leur abandonnaient leur corps, ils ont cherché à résister aux ennemis qui ne voulaient toujours pas partager les pass codifiés dans la Déclaration des Droits de l’Homme : marronnages, suicides, crimes, incendies...

Et leurs propriétaires les craignaient, craignaient le son du tambour et du créole.


En 1848, le vent de la Révolution souffle sur les esprits. Et pas seulement dans l’Hexagone que l’on appelait alors Métropole, le « pays-mère », le « pays-maître». Mais aussi grandement dans les lointaines Antilles des Caraïbes.


Le contexte international



En 1804, les révoltes de Saint-Domingue ont donné naissance à la République noire de Haïti. Et la peur d’une expansion des mêmes revendications, d’une nouvelle Haïti dans les autres colonies font trembler les propriétaires d’esclaves allant jusqu’à accuser les esclaves d’avoir provoqué le rétablissement de l’esclavage en 1802 à cause de leurs mauvaises manières.

En 1815, congrès de Vienne, engagement des principales puissances européennes (Empire d’Autriche, Grande-Bretagne, France, Portugal, Russie, Suède).

En 1833, le Royaume Uni abolit l’esclavage.


Le contexte en France


18 juillet 1845, au fameux Code Noir s’est substitué la loi Mackau. Cette loi prévoit une émancipation progressive sur 40 ans, ou plutôt un allègement de l’esclavage, car les nombreuses révoltent mettent en en péril l’économie des colonies.


En février 1848, un gouvernement provisoire proclame la République, gouvernement dans lequel on retrouve Victor Schoelcher, sous-secrétaire d’État aux colonies, qui, depuis quelques années et malgré ses positions outrancières et inhumaines, plaide pour une abolition de l’esclavage.


Le 27 avril 1848, décret est pris et il est proclamé que « nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves » (article 1).

Mais surtout, depuis le 4 mars 1848, date du Journal Officiel donnant la composition de la Commission dirigée pa Schoelcher et Perrinon, le mot Liberté n’a de cesse de se répandre dans les colonies françaises alors que la mise en application du décret a été retardée pour cause de.. récolte de canne à sucre.


Une situation explosive, faite de peur, d’attente et de haine s’est installée dans l’île car tandis qu’on louait la Révolution et la République à Paris, à la Martinique, les ventes d’esclaves continuaient par adjudication … en toute légalité.


À la Martinique


À la Martinique où les Amérindiens ont été exterminés et remplacés par des Africains de l’Ouest afin de fournir de la main d’œuvre gratuite aux planteurs de canne, le son du tambour, comme les Negro Spituals aux USA, allège le cœur lourd des esclaves.



Ce 20 mai 1848, à l’Habitation Léon Duchamp située dans le Nord de l’île, Romain a été interdit de tambour. Le tanbouyè refuse d’obéir.

Alors, le maître fait appel aux gendarmes et Romain est emprisonné à Saint-Pierre.


La foule, composée d’esclaves et de Libres de couleur et même de Mulâtres disposant par naissance des conditions de la force intellectuelle et prêchant la liberté et l’ordre, arrivant du Prêcheur, du Morne-Rouge, du Carbet, marche alors sur Saint-Pierre.


Romain est libéré par un mulâtre, adjoint au maire, dénommé Pory-Papy et les esclaves se remettent joyeusement en marche vers les habitations.


Mais soudain, un certain Béké nommé Huc, maire du Prêcheur, rempli de haine et de mépris et qui a fait appel à des hommes armés, tire sur la foule faisant ainsi 3 morts et une dizaine de blessés.

Les esclaves firent demi-tour, tuant au passage le beau-fils de Huc.

La bataille fait rage, laissant une vingtaine de révoltés sur le sol.

Puis, Huc et ses familles Békés s’enfuient par la mer pour ne plus revenir à la Martinique, voguant vers de meilleurs cieux esclavagisés.


22 mai 1848. Jour de semaine sainte et de manifestation traditionnelle contre Judas. Saint-Pierre est envahie. Saint-Pierre, capitale administrative, est en flammes. Les esclaves se ruent sur une habitation qu’ils incendient.


Les révoltes se poursuivent le 23 mai avec le cas de l’esclave Bouliqui.

Les esclaves refusent alors les corvées et quittent les Habitations des propriétaires d’esclaves pour se rassembler en compagnie des « Libres ». Le mouvement se répand à Case-Pilote, au Marin, au Saint-Esprit, à Sainte Marie, à Sainte-Anne, au Lamentin…

Ils veulent obliger les Békés qu’ils rencontrent à signer des pétitions en faveur de la Liberté et à crier « Vive la République ».


Il n’est pas question de se faire voler aux Martiniquais ce droit à la Liberté, à l’émancipation. Le souvenir du traité de Whitehall (17 février 1793) n’abolissant pas l’esclavage et de 1802 avec le rétablissement de l’esclavage dans la loi est encore bien vivant.



Les bras de la Liberté. Martinique, Prêcheur.


Le 23 mai 1848 au matin, le Gouverneur provisoire Rostoland, pressé par le Conseil municipal, prend sur lui et signe le décret d’abolition :

Considérant que l’esclavage est aboli en droit et qu’il importe à la sécurité du pays de mettre immédiatement à exécution les décisions du gouvernement de la métropole pour l’émancipation générale dans les colonies françaises…
Article 1. L’esclavage est aboli à partir de ce jour à la Martinique.

Trois jours plus tard, ce sera autour de la Guadeloupe de proclamer l’abolition.


Quand au décret du 27 avril 1848, il arrivera 10 jours plus tard, le 4 juin 1848, avec le nouveau représentant de la Métropole, le mulâtre François-Auguste Perrinon.


La Martinique a arraché sa liberté au prix des flammes et du sang.

Et l’on criait partout :

 Vive la République ! Vive la liberté ! 

Et l’on planta des arbres de la liberté.


Pendant un temps, quelques jours, les esclaves ont été maîtres de leur pays.